Les femmes du Nicaragua

Lors de notre voyage, nous avons eu la chance de rencontrer un artiste qui peignait une murale à Matagalpa pour défendre le droit des femmes à ne pas être victimes du harcèlement masculin (murale visible à l’exposition). Il nous a longuement soutenu que la femme ne doit pas être victime d’atteintes morales ou physiques de la part de l’homme car elle est son égale. Sur ce, il s’est remis à peindre sans manquer de jeter un regard qui s’est longuement baladé sur le corps d’une passante.

Cela nous a d’abord fait rire, puis nous nous sommes dit que le comportement de cet artiste allait à l’encontre du message véhiculé par sa murale. Après de nombreux mois passés au Nicaragua, nous avons enfin compris que la culture nicaraguayenne était faite de paradoxes pour nous, les Françaises. Car, si le droit des femmes à ne pas être victimes du harcèlement masculin passe évidemment par l’arrêt des violences physiques, il concerne également les regards, les sifflements et les mots lancés à la face des femmes dans la rue.

Mais comment faire dans une société où les premiers machistes sont souvent les femmes elles-mêmes ? Nous avons en effet observé que les femmes nicaraguayennes adoptaient un comportement différent selon qu’elles s’adressaient à un homme ou à une femme. N’oublions pas également que c’est Violeta Chamorro – seule femme à avoir exercé la fonction de président du Nicaragua (de 1990 à 1997) – qui a rendu l’accès à l’avortement thérapeutique et à la pilule extrêmement difficile à un moment de l’histoire.

Pourtant, le combat des femmes pour leurs droits ne datait que de peu d’années puisque la révolution de 1979 a pu en partie se faire grâce à l’apport des femmes à qui le parti sandiniste avait promis une parfaite égalité avec les hommes. Malheureusement, aujourd’hui encore, comme dans beaucoup de pays, les femmes rencontrent toujours plus de difficultés pour étudier, travailler et se déplacer que les hommes.

Les femmes du Nicaragua

Sur cette murale photographiée à Ocotal, la violence faite aux femmes est condamnée par la loi. Parmi les lois, la ley 779, entrée en vigueur en 2012, condamne les attaques contre les femmes. De la même façon que le président Daniel Ortega – première figure du parti sandiniste (ce même parti qui mettait en avant l’égalité hommes/femmes dans les années 80) – a interdit toute forme d’avortement en 2006, une nouvelle loi de 2013 réduit le champ d’action de la ley 779. Un mari frappant sa femme se retrouvera ainsi devant un « médiateur » pour résoudre le différent au lieu d’être directement amené à la police. A cause de la loi de 2013, les cas de violence se résolvent au sein du cercle privé, sans jugement public.

Nous nous sommes régulièrement demandé à quoi aurait ressemblé notre voyage si nous avions été deux hommes. De toute évidence, il aurait été très différent : nous n’aurions pas prêté attention aux mêmes choses et nous n’aurions pas eu les mêmes rapports avec les gens.

Mais attention, le Nicaragua n’est pas un pays « machiste » comme nous l’avons souvent entendu quand nous parlions du regard des hommes sur les femmes là-bas. En tout cas, il n’est pas plus machiste que la France car seules les façons de faire changent : au Nicaragua, l’emprise des hommes sur les femmes est plus visible alors que cette emprise est déguisée en France. Le résultat, lui, reste le même : des femmes soumises psychologiquement et physiquement aux hommes.

 

MOI, LA MURALE

Murale de Leon
Murale de Leon

Je disparais peu à peu…

Bientôt, il ne restera de moi que des souvenirs dans l’esprit des plus vieux habitants de Leon. Mes couleurs et mes lignes n’ont qu’à bien s’accrocher car elles vivent leurs derniers instants. Les passants ne m’accordent qu’un regard sans insistance en se demandant ce que je pouvais bien représenter avant, au temps où le FSLN, vainqueur de la révolution contre Somoza, était au pouvoir. Qui pourrait dire à présent que je faisais la fierté d’une ville révolutionnaire il y a vingt ans ?

 

On m’a peint avec le cœur ; il n’y avait pas que des Nicaraguayens qui prenaient leurs pinceaux pour me créer mais également des peintres de l’Amérique du Nord et de l’Europe, tous animés par le sentiment commun de pouvoir prendre leur destin en main. On ne s’est pas contenté de me représenter dans une ruelle, sur le mur d’une maison abandonnée mais j’occupe une place de choix, en centre-ville, derrière la mairie. Mais à quoi bon occuper le devant de la scène si c’est pour connaître une décrépitude toujours plus désolante jour après jour ?

 

Pourtant, je représente la Lutte et l’Espoir ; qui pourrait rêver mieux ? Une femme portant un fusil dans une main et son nourrisson dans l’autre au lendemain de la victoire du FSLN, un serpent symbolisant les Etats-Unis qui n’empêche pas les mains de mettre leurs bulletins de vote dans l’urne, un homme qui reconstruit un mur alors qu’un autre apprend à lire : voilà ce que je cris aux passants depuis plus de vingt ans mais, aujourd’hui, ma voix semble éraillée et je palis de plus en plus. Le soleil, le vent, la pluie et l’indifférence humaine auront eu raison de moi. Qu’importe, d’après ce que j’ai compris, j’ai eu un meilleur sort que mes cousines de Managua qui ont été effacées après la défaite du FSLN aux élections de 1989 : en recouvrant les peintures révolutionnaires, le gouvernement Aleman a réduit une victoire à un souvenir.

 

Et puis, ne faut-il pas laisser la place à la nouvelle génération ? Je suis peu à peu recouverte de graffitis ; non pas des plus significatifs mais c’est le futur de la peinture. Managua et Esteli abritent des graffeurs qui ont du talent et de l’envie à défaut de moyens et de challenge.

 

Alors je pars.

Non sans amertume car on ne cherche pas à me retenir : soit disant, on ne peut pas me faire revivre à cause de l’humidité trop importante du mur qui m’a accueillie vingt ans plus tôt. Je gêne, un point c’est tout. La douleur serait moins forte si je savais que le relai serait pris mais j’en doute : les peintures révolutionnaires ne sont plus à la mode. Mais attention ! Je tiens à prévenir que j’emporte avec moi celles qui m’ont tenu compagnie pendant ces décennies, Lutte et Espoir.

 

Diriamba libre

Diriamba libre
Diriamba libre

Au détour d’un mur dans la ville où nous avons fait nos premiers pas nicaraguayens, nous rencontrons ce graf: « Diriamba libre ». Ça y est, notre curiosité est attisée. Deux mots peints sur une paroi pour raconter toute une Histoire : celle de la libération d’une ville après tant d’autres le 22 juin 1979, par les Sandinistes qui ont lutté contre le pouvoir de Somoza.

Mais aussi deux mots qui forment aujourd’hui le nom d’un festival qui a eu lieu en juin 2014 pour commémorer la libération de la ville. Il s’agit d’un festival artistique où la poésie côtoie le graffiti, la musique entre dans la danse et la peinture fait son théâtre ; les bombes de peinture ont remplacé les cocktails Molotov et les pleurs ont laissé la place aux rires des comédiens.

Voilà, Diriamba est libre. Pourtant, lorsque l’on déambule dans les rues de la ville, il n’y souffle pas un parfum particulier de liberté, ni d’emprisonnement d’ailleurs ; ses habitants y vivent avec les joies et les contraintes du quotidien, bien loin du sentiment de liberté apporté lors de la libération. Quand on regarde d’anciennes photos, cela nous rappelle que Diriamba a connu ses plus belles heures à la fin du 19e siècle jusqu’à la révolution quand elle pouvait encore faire la culture de café et que le réseau ferré était toujours en place. A travers ces deux mots : « Diriamba libre », nous abordons alors toute la complexité du Nicaragua et de sa révolution.

Page Facebook du festival Diriamba libre : cliquez ici

 

Révélations d’une murale

23 juillet 1959 – CUUN – Leon

Quand on est arrivées à Leon en novembre dernier, nous sommes passées devant ces visages inconnus peints au coin d’une rue, en plein centre-ville : « Erick Ramirez », « José Rubi », « Mauricio Martinez » et « Sergio Saldana ». « Héros et Martyres » du « 23 juillet 1959 ».

Qui sont-ils ? Indice : leurs portraits ont été peints sur le mur du local de CUUN, association étudiante de Leon. Leurs visages, encore peu marqués par l’âge, nous révèlent qu’ils faisaient partie de la masse étudiante de l’une des plus importantes universités d’Amérique centrale avant la révolution nicaraguayenne.

« Héros et Martyres »… Que leur vaut cette épitaphe ? Indice : en 1959, le régime d’Anastasio Somoza est en place. A cette époque, des idées nouvelles germent chez les étudiants de l’université de Leon qui est devenue indépendante du gouvernement en 1958 (1959 est aussi l’année qui a vu l’arrivée au pouvoir de Fidel Castro à Cuba après la révolution). Au-dessus de leurs têtes, nous voyons flotter les drapeaux nicaraguayen et du FSLN ; ces étudiants sont morts sous le régime de Somoza et le gouvernement d’aujourd’hui leur rend hommage. La murale ne nous dira rien de plus, il faut maintenant aller chercher des informations auprès des habitants de Leon.

Après plusieurs témoignages qui se recoupent, les faits sont les suivants : par une après-midi d’hiver nicaraguayen entrecoupée de pluies, des étudiants de l’université auxquels se sont joints des élèves du secondaire manifestent dans le centre de Leon. La manifestation est pacifique : les étudiants marchent comme un seul homme pour montrer leur indignation après la mort d’un groupe de jeunes d’Amérique centrale tués par l’armée du Honduras à El Chaparral. Ils sont aussi là pour Carlos Fonseca Amador (l’un des fondateurs du FSLN) et d’autres étudiants qui sont emprisonnés. La marche s’arrête près de la mairie et les jeunes s’assoient. Ils repensent à la tuerie qui visait peut-être Che Guevara alors que ce dernier était bien loin. Neuf rebelles ont été tués. Neufs jeunes de leur âge.

Eux qui manifestent aujourd’hui n’ont jamais pris les armes mais exercent leur droit de descendre dans la rue pour prouver leur indignation. Ils se sont réunis pour exprimer leur incompréhension et peut-être aussi pour faire leur deuil. Ils étudient la médecine, l’économie, la chimie, l’anglais, la psychologie et rêvent d’exercer un métier dans un pays plus libre.

C’est alors qu’une masse verte envahie la place où se trouvent les étudiants : les soldats de la Garde Nationale arrivent. On s’y attendait mais les cœurs des étudiants battent soudainement plus vite à la vue des fusils. Certains quittent la place mais la majorité reste : la manifestation est un droit et ils comptent bien l’exercer jusqu’au bout. Des cris jaillissent pour honorer les morts et les prisonniers. Des mots mais aussi quelques projectiles inoffensifs ; il n’en a pas fallu plus pour que l’ordre soit donné aux soldats de faire feu pour disséminer les étudiants et mettre fin à la manifestation. Des mots contre des balles, le résultat est tombé : quatre morts. Erick Ramirez, José Rubi, Mauricio Martinez et Sergio Saldana.

Vingt ans après, Anastasio Somoza est destitué et le FSLN de Carlos Fonseca arrive au pouvoir. Alors aujourd’hui, les murs sont là pour rendre hommage à ces jeunes et pour fixer le souvenir. On revient sur les lieux et on se rapproche des portraits ; à y regarder de plus près, certains d’entre eux mériteraient d’être restaurés.

 

Le temps de la danse

Baile à Masaya
Baile à Masaya

Il est venu le temps de danser à Masaya ! C’est du moins ce dont on s’est rendu compte après que Claude et Sandra nous ont invitées chez eux pour voir défiler des couples dansant. Il existe de nombreux types de danses et chaque groupe de danseurs demande à être accueilli dans une dizaine de foyers et ceci, de fin septembre jusqu’au mois de décembre.

Ces danses dites « folkloriques » sont un sujet d’inspiration de plus pour les peintres muralistes. Pour la murale choisie, les peintres ont représenté un baile typique de la région de Masaya. Ils auraient tout aussi bien pu peindre un baile de Hungaras (danse de Hongrois), un baile de Negras (danse de Nègres), etc.

Cette description écrite ne peut être que bien pauvre car il faut voir cette danse (cliquez donc ici) pour ressentir qu’il s’agit d’une invitation à danser faite par un homme à une femme. Il ouvre la danse sous les yeux de dizaines de spectateurs qui ont intérêt à regarder les pieds du danseur s’ils ne veulent rien rater du spectacle, tellement ceux-ci sont rapides et agiles. L’homme baisse son chapeau et la femme entre en scène ; les bras ouverts, le danseur essaie d’attirer vers lui une indienne toujours plus pudique.

De tous âges, les couples sont accompagnés au son du marimba (baile de marimba) et de la guitare ; plus on avance dans la succession des danses et des couples, plus la musique est rapide jusqu’à obtenir un ballet de pieds qu’on ne peut plus suivre. Puis le marimba s’arrête, alors les corps se figent ; le couple en sueur sort de la pièce sous les applaudissements des spectateurs qui ont été, le temps d’une danse, propulsés dans l’univers du folklore nicaraguayen.

 

Sandino, la silhouette d’un héros national

Sandino – Altagracia

Il est impossible de manquer la silhouette d’Augusto Sandino peinte sur les poteaux électriques de la rue principale de la ville d’Altagracia, sur l’île d’Ometepe. Et il n’y a pas besoin de légende pour identifier le personnage que seuls les contours du chapeau permettent parfois de reconnaître. Sandino (1895-1934) est l’un des personnages emblématiques du Nicaragua.

A 26 ans, lors d’un séjour au Mexique, il prend conscience de la forte présence des Etats-Unis dans le pays et du manque de souveraineté des Mexicains au sein de leurs propres frontières. Il fait le rapprochement avec le Nicaragua où des industries et l’armée américaines se sont installées.

Revenu dans son pays, il fait naître un mouvement répondant aux critères de la guérilla (fine connaissance du territoire, soutien de la population, attaques surprises, etc.) dans les montagnes du Nord. Il déstabilise l’armée américaine qui se retire peu à peu mais qui est remplacée par la Garde Nationale commandée par Antonio Somoza Garcia, premier de la dynastie des Somoza à régner sur le pays.

Augusto Sandino se fait assassiner par la Garde Nationale en 1934 alors qu’un accord de paix avait été trouvé entre lui et le président du Nicaragua. Son corps demeura introuvable et le mythe était né. Trente ans plus tard, son image a été reprise par les créateurs du Front Sandiniste de Libération Nationale (FSLN) qui commencèrent à lutter – sous les couleurs rouge et noire – contre le dernier des Somoza au pouvoir.

 

Daniel 2016 (1/2)

Masaya
Masaya – maison du FSLN
Masaya
Masaya – maison du FSLN

Beaucoup de murs de la ville de Masaya portent les couleurs de l’actuel président du Nicaragua, Daniel Ortega. La juxtaposition des couleurs (rose, bleu, jaune et vert) représentent la paix (« paz ») et la joie (« alegria »). Le pays a en effet connu une guerre civile à partir de la fin des années 70 jusqu’à la fin des années 1980 qui a abouti au départ d’Anastasio Somoza considéré comme un dictateur. Le FSLN (Front Sandiniste de Libération Nationale) a d’abord été constitué de guérilléros puis le front est devenu un parti politique, aujourd’hui au pouvoir.

Elu une première fois en 1984, Daniel Ortega, qui signe « Daniel » sur les murs, est revenu au pouvoir en 2006 puis a été réélu en 2011, après avoir changé la constitution pour pouvoir effectuer un deuxième mandat consécutif. Il brigue un nouveau mandat pour les élections 2016.

Après des années de guerre, le président se présente comme celui qui apporte la paix et la joie de vivre grâce à une troisième victoire de son parti, pour un Nicaragua chrétien, socialiste, solidaire (« christiana, socialista, solidaria »).